Gustav se sentait minable. Tu crois vraiment à la magie et à tous ces trucs de gamins ?Mais quel abruti !songea t-il. C'était vraiment une réaction débile de parler aux gens de cette façon, en les rabaissant et en se moquant d'eux. Seulement, il n'avait pas le choix. Il fallait qu'elle dise non. A tout prix. Si elle lui avait dit qu'elle croyait à la magie, les conséquences auraient été catastrophiques. Le problème, c'est qu'il avait l'impression qu'elle ne disait pas tout à fait la vérité. Il fallait qu'il sache.
La visite de l'après-midi se déroula dans le calme. Ou plutôt l'ennui. Durant le chemin du retour, Amelia Raulf grommela assez fort pour que tout le monde entende :
"Je me demande ce qui intéresse les jeunes d'aujourd'hui, à part Internet, la télé et la Playstation !"(réponse : le sexe !EXPLDR =D)Puis elle retourna s'asseoir à côté du chauffeur du bus. Une fois arrivé à l'auberge, Gustav se précipita sur son portable pour envoyer un sms à Bill. Il aurait voulu l'appeler, mais de la Suède, ça risquait de lui coûter cher. Il attendit une demi-heure, les yeux rivés sur le téléphone, mais il n'y eut pas de réponse. Enervé, il descendit du lit et sortit de la chambre. Il fonçait tête baissée dans le couloir et heurta violemment quelqu'un. Il grommela des excuses et allait repartir lorsqu'une main se posa sur son bras. Il leva le nez. C'était la fille qui était assise en face de lui, l'autre jour. La brune un peu...trop rapide.
"Salut, ça va ?chantonna t-elle avec un large sourire. Je m'appelle Lena, ravie de faire ta connaissance !"Elle avait les yeux humides et le nez rougi. Il avait dû lui faire mal en la bousculant. Pourtant, elle arborait un air joyeux. Gustav ne savait pas trop comment réagir, face à cette fille qui semblait à deux doigts de pleurer mais qui souriait de toutes ses dents. C'était franchement flippant !
"Heu...ouais, ça va. Moi c'est...
-Gustav !coupa Lena. Tout le monde te connaît !ajouta t-elle avec un petit rire. Tu voudrais qu'on se fasse un billard ?
-Je suis désolé, j'ai quelque chose à faire."répliqua Gustav. Il lui adressa un sourire d'excuse et se mit à la recherche de Karen. Il passa devant la salle de jeux puis revint sur ses pas. Sa petite amie était avachie dans un grand canapé bleu, avec un garçon aux cheveux noirs. Probablement un mec de sa classe, en tout cas, il ne le connaissait pas. Ils discutaient ensemble. Soudain, ils éclatèrent de rire et le type glissa son bras sur le dossier du canapé, derrière la tête de Karen. Ses doigts effleurèrent l'épaule de la jeune fille, mais elle ne réagit pas. Gustav ferma les yeux. Il serra les poings pour essayer de maîtriser sa jalousie. Il savait que c'était un sentiment très dangereux, surtout pour quelqu'un comme lui. Il esquissa un sourire qui devait davantage ressembler à une grimace, et s'approcha du couple.
"Gustav !s'exclama Karen en le voyant. Je me demandais où tu étais passé.
-Un truc urgent à faire, lâcha le Devilish en regardant l'inconnu de haut en bas.
-Je te présente Stefan...dit-elle d'une voix hésitante, un peu étonnée par la façon dont Gustav dévisageait son ami.
-Je crois que je vais vous laisser !claironna Stefan en se levant. Salut, Karen !"Celle-ci eut à peine le temps de répondre. Son petit ami saisit sa main, la fit se lever et la traîna sur plusieurs mètres avant qu'elle ne se dégage brusquement de son étreinte. Elle prit une grande inspiration et croisa les bras :
"On peut savoir qu'est-ce qu'il te prend ?!
-Désolé, j'aime pas que des mecs tournent autour de ma petite amie !cria Gustav.
-On discutait !On faisait que discuter !
-Il avait un bras autour de tes épaules !
-Tu délires, ma parole !Ecoute, Gustav, je t'aime énormément, mais j'ai horreur des gens possessifs.
-Excuse-moi."Il baissa les yeux et l'entendit soupirer. Puis deux mains se posèrent sur ses épaules et elle l'attira contre elle. Il passa ses bras autour de sa taille et ils restèrent figés ainsi de longues minutes. Ils retournèrent dans la chambre. Ils s'allongèrent sur le lit du bas, puis Karen alluma son mp3 et ils prirent chacun un écouteur. Plusieurs chansons défilèrent, Muse, Green Day, The Offsprings et tout à coup, une voix languissante et enrouée résonna dans l'oreille de Gustav. Sans qu'il sache vraiment pourquoi, et sans qu'il en comprenne les paroles, cette chanson le mit extrêmement mal à l'aise. Il eut la chair de poule. Ses poils se hérissèrent et ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Il arracha l'écouteur de son oreille, comme si il était brûlant. Karen tourna la tête vers lui...et prit un air terrifié. Paniqué, il demanda :
"Quoi ?Qu'est-ce qu'il y a ?!
-Tes...tes yeux !Mon Dieu, Gustav, tes yeux !Il faut vite aller voir Mme Raulf !"Gustav ferma brutalement les yeux et secoua la tête. Il se concentra. Puis il les rouvrit doucement, hésitant encore un peu. En voyant l'air soulagé de Karen, il sentit son coeur battre à nouveau normalement. Il lui raconta qu'il avait fait ça pour lui faire peur.
"Eh bien, ça a marché !répondit t-elle. Mon frère aussi me faisait ça, quand j'étais petite. Il faisait rouler ses yeux en arrière, jusqu'à ce que ses pupilles soit cachées derrière ses paupières. Mais je n'y pensais plus. Et puis, toi...je ne sais pas...tu avais vraiment l'air d'avoir des yeux blancs...c'était horrible !"Gustav sourit tristement. C'était horrible...voilà comment réagissaient les gens.
* Flash Back *
Gustav avait six ans. Et un voisin qui s'appelait Frank. Ils avaient le même âge. Ils allaient souvent jouer dans la forêt toute proche. Il y avait plusieurs sentiers pour les gens qui voulaient se promener, et aussi une petite rivière avec un minuscule pont en bois. Un jour, alors qu'ils jouaient près du pont, un grand vint les embêter. Il voulait la montre de Frank. Gustav le connaissait. Il s'appelait Jörg et il était méchant et très bête. Il saisit le bras de Frank et le tordit en arrière pour le forcer à lui donner sa montre. Gustav se mit en colère. Maman lui avait dit de ne pas se mettre en colère, de ne jamais se mettre en colère, mais Jörg faisait du mal à Frank !Et Frank était son ami !
"Lâche-le !hurla Gustav.
-Casse-toi, petit con !"ricana le garçon. Gustav serra les poings, aveuglé par la rage. Et là, le petit pont en bois explosa dans un bruit assourdissant. Gustav était petit, il maîtrisait mal ses pouvoirs et s'était laissé emporter par la colère. Quand il revint à lui, il se rendit compte qu'une dizaine d'éclats de bois restaient figés dans les airs, autour de lui. Il était protégé par une force invisible. Mais pas les deux autres. Jörg avait le bras joliment égratigné et il s'en alla en courant et en pleurant en même temps. Quant à Frank...il gisait sur le sol, couché sur le ventre. Un long bout de bois acéré était planté dans son dos. Gustav courut vers son ami et se jeta à genoux devant lui. Il pressa ses épaules et cria :
"Frank !Frank !Réveille-toi, Frank !"Il s'était mis à pleurer doucement, et avait appelé maman de longues minutes. La voix rassurante de sa mère avait fini par résonner dans sa tête, et elle lui avait dit de ne pas bouger.
* Fin du Flash Back *
Frank avait failli passer le restant de ses jours dans une chaise roulante. Heureusement, l'opération s'était bien déroulée et les médecins avaient pu sauver sa colonne vertébrale. Mais Gustav s'était senti terriblement coupable. Et les parents de Frank, effrayés, n'avaient pas tardé à déménager. Ils n'avaient jamais su ce qui c'était passé dans la forêt, ce jour-là. Pourtant ils savaient, au plus profond d'eux-mêmes, que l'ami de leur fils était responsable de cet accident. Gustav n'avait plus jamais revu Frank. Georg, Bill et Tom avaient essayé de le consoler. Sans succès. Jörg n'avait rien arrangé en le traitant de monstre lorsqu'il le croisait. Gustav avait passé plusieurs mois cloîtré chez lui, avec tous ces pouvoirs en lui qui le répugnaient. Il avait dit à son père qu'il voulait s'en débarasser, qu'il voulait être comme les autres. Celui-ci avait répondu :
"Gustav, ces pouvoirs sont un héritage. Un héritage très important, très précieux. Tu es encore petit mais tu comprendras, lorsque tu seras grand. On ne peut pas s'en débarasser. Bill, Tom et Georg ont les mêmes pouvoirs que toi. C'est sûrement difficile pour eux aussi, mais...
-J'ai failli tuer Frank, papa !
-C'était un accident !Ce n'est pas ta faute !"Gustav s'était mis à sangloter et son père l'avait serré contre lui. Oui, en grandissant, il avait compris combien ses pouvoirs étaient importants, transmis de génération en génération. Cependant, il n'avait jamais oublié l'incident du pont, et il culpabilisait toujours. Et il avait aussi compris que les autres n'acceptaient pas la différence. La différence leur faisait peur. Sa différence à lui venait de terrifier Karen.